Nationaliser l’électricité ? Quelle idée…

Publié dans le Temps du 23 avril 2016.

Après Fukushima, les experts prévoyaient une grande pénurie électrique due à la croissance constante de la demande et la réduction de la production occasionnée par la sortie du nucléaire annoncée de toutes parts. Cinq ans plus tard, on ne manque pas d’électricité, mais on souffre d’une surproduction de masse. Lorsque l’on fait le parallèle avec l’évolution du prix du pétrole, on pourrait en tirer comme conclusion que l’exactitude des prévisions économiques est inversement proportionnelle au nombre de spécialistes qui les répandent.

Ainsi, la consommation électrique a stagné, et même diminué, par l’effet cumulé des crises et des économies d’énergie. Les mesures interventionnistes, à coup de milliards de subventions disséminées en Europe et en Suisse, ont entraîné l’augmentation artificielle de la production électrique renouvelable, éolien et solaire, dans des proportions inespérées. Le résultat est prévisible : quand l’offre explose et la demande stagne, les prix s’effondrent à tel point que chaque kilowattheure produit par un barrage coûte en moyenne plus cher qu’il ne rapporte.

On peut difficilement imaginer une politique plus dommageable que cet interventionnisme dans un marché libre qui fonctionnait. Non seulement nucléaire et charbon sont toujours présents, non seulement les moyens pour démanteler ces centrales sont plus que jamais manquants, mais c’est l’hydroélectricité qui est sur le point de passer l’arme à gauche. Pour couronner le tout, aux tarifs actuels, les économies d’énergie ont perdu tout leur attrait.

Le marché électrique fonctionne comme le Tour de France des années 1990 : tous les coureurs sont dopés aux subventions. Et on se demande aujourd’hui s’il faut constituer une équipe étatique, en espérant que l’on ne sera pas la première victime de cette course folle, alors qu’il vaudrait mieux ranger le vélo.

Face à ce modèle de l’échec des politiques économiques publiques, il se trouve encore des personnes pour proposer encore plus d’Etat, par la nationalisation des sociétés électriques. Pour nous convaincre de dépenser les milliards du contribuable, on avance peu d’arguments rationnel, mais le slogan de l’auto-approvisionnement. On évoque des groupes chinois rachetant les barrages à vil prix, à des financiers voyous bradant les turbines. Avec romantisme, on invoque les drapeaux suisses qui flotteront bientôt sur les murs de rétention. Et on feint d’ignorer que les barrages et les chutes d’eau ne sont pas délocalisables, que le courant voyage difficilement et se stocke très mal.

Etatiser les barrages serait absurde, tout comme constituer un monopole national sur l’énergie. Les barrages seraient notre patrimoine ? Cela n’impose pas de les racheter aux frais du contribuable : personne ne s’inquiète de savoir à qui appartiennent les cathédrales ou les terrains de Lavaux. Nationaliser le courant ne garantit pas non plus un approvisionnement sûr. Au contraire, c’est spéculer sur l’électricité avec l’argent public, c’est jouer au casino avec l’argent des contribuables, c’est éponger les pertes abyssales d’Alpiq.

Pas question pour autant de mettre l’Etat hors jeu ; l’électricité est réglementée par un corpus législatif dense. Chaque installation de production fait l’objet d’une concession définissant les droits et obligations de chacun. En cas de pénurie, la loi prévoit même un droit de réquisition. On peut définir les technologies interdites parce que trop risquées – comme le nucléaire – sans pour autant faire le travail à la place des privés, comme les collectivités ont interdit l’amiante, sans étatiser la production de ses substituts.

Souvenons-nous de Swissair qui naviguait à perte dans un marché de sociétés publiques subventionnées. L’Etat a joué les pompiers et n’a pas récupéré le trentième de ce qu’il a dépensé pour garantir que des avions continuent à voler en Suisse. Or, avec le recul, nous savons que le marché libre a largement mieux desservi l’aéroport de Cointrin que l’argent du contribuable à Kloten. Evitons de revivre un nouveau grounding, de l’électricité cette fois.

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