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La Suisse n’est pas une brosse à dents

Chronique publiée dans le Temps du 7 novembre 2017.

De plus en plus de domaines bénéficient en Suisse de leur législation propre, destinée à leur épargner les contraintes du marché libre. Et pour justifier ces exceptions, leurs promoteurs ont un argument de choc : « ce n’est pas une brosse à dents ».

C’était en 2012 que l’on m’a sorti pour la première fois cet argument. En pleine campagne de votation sur le prix unique du livre, mes explications furent balayées par un simple et direct : « Monsieur Nantermod, le livre n’est pas une brosse à dents ! ».

Que répondre à cela ? Comme une forme d’argument d’autorité, il suffisait à mon opposant d’asséner cette banalité pour que tout le monde, circonspect, me regarde de travers comme si ma position revenait à confondre le livre et un bien de consommation si vulgaire qu’il fallait interrompre immédiatement le débat et jeter aux orties toute discussion raisonnable. Le livre n’est pas une brosse à dents, point final, il n’y a plus besoin de réfléchir.

Variation sur un même thème, un auteur saviésan bien connu a brandi sur le plateau d’Infrarouge deux livres et trois boîtes de conserves, histoire que les téléspectateurs puissent bien distinguer l’un de l’autre, et évitent de mélanger la haute littérature et la liste des ingrédients des raviolis. Le débat n’en fut pas renforcé, mais on a bien rit.

Et cela revient sans cesse : dès que l’on est à court d’arguments, on vous fait le coup surréaliste de la brosse à dents. Depuis les élections fédérales de 2015, les Chambres ont ainsi recensé beaucoup d’objets à exclure du champ des produits ordinaires : les autocars, le red bull, les hôtels, l’aspirine, le cinéma, le passeport suisse, les Tribolos ou les insectes. Rien que cette semaine, j’ai appris que le téléjournal, les pommes de terre et les kilowattheures n’étaient pas une brosse à dents.

En réalité, chaque fois que l’on nous sert du « ce produit n’est pas comme un autre », c’est pour exiger le privilège de bénéficier de règles spéciales, justifiées ou non. Si l’on veut admettre des régimes d’exceptions, ce devrait être pour des motifs objectifs et raisonnables, et non sous prétexte que le produit en question ne lave pas les dents.

On en vient à ne plus trouver de domaines que l’on imagine exister sans que l’Etat n’adopte une série de règles spéciales pour les sortir des contraintes du marché, de la consommation ou d’autres abominations du même genre. Sauf bien sûr la brosse à dents qui se porte à merveille : le leader suisse en vend plus d’un million par jour.




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