Bonus, tatouages, OGM : tout est bon dans l’interdiction

Chronique publiée dans le Temps, le 1er mai 2017.

La distribution controversée d’un bonus aux dirigeants du Crédit Suisse fait polémique et relance le débat des limitations légales des rémunérations dites abusives. Pourtant, il n’est pas forcément légitime d’interdire tout ce qui est idiot ou vilain.

Johann Schneider-Ammann a qualifié de « bêtise » les bonus qu’entendait distribuer le Crédit Suisse à ses dirigeants malgré des résultats pour le moins médiocres. Je partage tant son opinion que les mots choisis. Immédiatement, la question de l’intervention politique me fut posée : qui agira pour interdire de telles pratiques et mettre un terme à ces bonus indécents ?

Il y a un quantité de comportements que je juge irrationnels ou de mauvais goût, il ne me vient pourtant pas à l’esprit de vouloir les interdire pour autant. Le monde politique, mais pas seulement, souffre du désagréable défaut de mélanger la légalité et la légitimité. Si par le jeu majoritaire et démocratique l’on peut s’appuyer sur la loi pour interdire à des actionnaires de gaspiller leur propre argent en le distribuant à des managers incompétents, est-on pour autant légitimé à le faire ?

Prenez les tatouages. Ce n’est pas mon truc. Je n’ai jamais compris l’intérêt de s’injecter de l’encre dans la peau pour un résultat esthétiquement douteux, par un processus douloureux, et, qui sait, dont on déduira peut-être un jour des dangers pour la santé. Je me retiens pourtant d’en proposer l’interdiction. Tout ce qui me déplaît ne mérite pas d’être banni, régulé, taxé, et cela même si la moitié du parlement en est convaincue.

Si cette illustration vous parait incongrue, rappelez-vous que, dès lors qu’ils réunissent une majorité, les élus s’estiment légitimés à imposer à des individus des interdictions ou des comportements qui, dans le fond, ne regardent qu’eux-mêmes.

Au nom de quelle légitimité, la majorité peut-elle décider du véhicule dans lequel je peux voyager, du lit dans lequel je dors, de la télévision à laquelle je dois m’abonner ou des personnes avec lesquelles jouer au poker ? Est-il légitime d’interdire le burkini dans l’espace public, de fumer dans sa propre voiture, de manger des OGM, tous ces choix qui n’ont de conséquences que sur ceux qui les font ?

C’est au nom de la protection des plus faibles, dit-on, qu’il faut dicter aux gens leur comportement. Ou d’un intérêt public assez nébuleux, que l’on vous sert à toutes les sauces.

Dans un monde où les citoyens, toujours mieux formés, sont autonomes, responsables et capables du discernement nécessaire à juger de ce qui est le mieux pour eux, la liberté peut devenir illégale. Elle ne sera jamais illégitime.

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